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Nourrir l'Afrique : comment le commerce des engrais contribue à la sécurité alimentaire

Dans ce chapitre de livre tiré du rapport 2025 Africa Agriculture Trade Monitor, les auteurs explorent un pilier crucial mais souvent négligé de la sécurité alimentaire : le commerce et l'accessibilité des intrants agricoles. Pour ceux qui suivent le chemin du continent vers l'autosuffisance, l'étude explore comment les engrais contribuent à l'avenir de l'agriculture africaine.

Le paradoxe de l'engrais

Les engrais sont essentiels pour fournir des nutriments essentiels aux cultures, augmentant considérablement la productivité et renforçant la sécurité alimentaire. En générant des rendements plus élevés, ils rendent la nourriture plus accessible et abordable tout en réduisant les coûts de production. De plus, en augmentant les rendements sur les terres existantes, ils réduisent le besoin d'expansion des terres agricoles, contribuant ainsi à prévenir la déforestation. Malgré ces bénéfices, les taux de candidature en Afrique sont les plus bas au monde. En 2018, l'Afrique subsaharienne ne pesait en moyenne que 22,3 kg/ha, contre une moyenne mondiale de 139 kg/ha. Cela explique pourquoi les rendements régionaux de céréales ne représentent que 40 % de la moyenne mondiale. À ce jour, les gains de production proviennent principalement de l'expansion des terres agricoles plutôt que d'améliorations de productivité.

Cartographie du paysage des engrais

L'utilisation d'engrais inorganiques en Afrique a doublé entre 2000 et 2020, bien qu'elle ait diminué de 14 % en 2022 suite au conflit entre la Russie et l'Ukraine. L'azote reste le nutriment le plus appliqué, représentant 63 % de l'utilisation totale, l'urée étant le produit le plus utilisé. Les disparités régionales sont notables. L'Afrique du Nord dominait la consommation avec 36 % du total du continent, tandis que l'Afrique centrale ne représentait que 3 %. Au niveau des pays, l'Égypte a atteint un taux d'intensité élevé de 414 kg/ha, suivie de Maurice (144 kg/ha) et de l'Afrique du Sud (80 kg/ha). Inversement, 37 pays ont utilisé moins de 25 kg/ha. La production a dépassé la consommation, augmentant de 165 % depuis 2000. Le Maroc et l'Égypte représentent 79 % de la production totale ; Le Maroc domine le phosphate, tandis que l'Égypte est en tête en azote. Le Nigeria et la Libye ne produisent que de l'azote, tandis que la Tanzanie ne produit que du phosphate.

Commerce des engrais

L'Afrique est restée un exportateur net d'engrais, avec un excédent commercial atteignant 5,8 milliards de dollars US en 2023. Cette croissance a été ancrée par des pôles au Maroc et en Égypte, aux côtés de l'usine Dangote au Nigeria. Alors que le commerce intra-africain a atteint 36 %, le marché reste très concentré. Dix pays contrôlent 97 % des exportations, laissant la plupart des pays dépendants de ces quelques pôles ou d'importations volatiles en provenance de Russie. Cela crée un paradoxe : malgré un excédent continental, de nombreuses régions font face à des pénuries et à des chocs de prix. Les agriculteurs locaux restent vulnérables car les lacunes d'infrastructures et les coûts logistiques élevés rendent moins coûteux l'exportation d'engrais à l'étranger que de les transporter vers des voisins enclavés. Par exemple, les frais d'expédition à Kigali depuis Mombasa peuvent ajouter 45 % aux prix de détail. De plus, l'absence d'autorités commerciales harmonisées crée des rôles institutionnels conflictuels qui contribuent à des coûts de transaction plus élevés. 

Politiques commerciales

Les mesures du commerce mondial sont actuellement dominées par les subventions (65 %) et les mesures liées aux exportations (21 %). Des acteurs mondiaux majeurs comme l'Union européenne, la Chine et la Turquie ont imposé certaines des mesures les plus nuisibles affectant le secteur. En Afrique, l'Égypte a récemment ajusté ses politiques pour permettre aux entreprises d'exporter 55 % de leur production. Cette initiative stratégique visait à aider les fabricants à compenser l'impact des importantes réductions des subventions énergétiques industrielles, en leur assurant de rester compétitifs tout en maintenant les niveaux d'offre nationale.

L'équation de la sécurité alimentaire

La relation entre le commerce des engrais et la sécurité alimentaire est nuancée et influencée par les crises mondiales. Bien que l'utilisation d'engrais soit corrélée à des rendements plus élevés, une forte dépendance aux importations expose des pays comme l'Éthiopie, le Zimbabwe et la Zambie à des prix volatils. Les preuves concernant les subventions restent mitigées ; Ils peuvent augmenter les revenus mais aussi inciter la contrebande et provoquer des distorsions du marché par des fuites. De manière cruciale, les incitations financières sont souvent éclipsées par des barrières structurelles, telles que l'absence d'autorités de contrôle et des infrastructures déficientes. Lorsque les coûts de transport et les retards bureaucratiques gonflent les prix au-delà de la portée des petits exploitants, même les programmes de subventions les plus généreux ne parviennent pas à stabiliser l'approvisionnement alimentaire. 

La voie à suivre

Renforcer la sécurité alimentaire nécessite un virage stratégique vers l'intégration régionale dans le cadre de l'Espace de libre-échange continental africain (ZLECAF). Bien que les engrais inorganiques soient essentiels, leur coût élevé et leurs risques environnementaux nécessitent une approche équilibrée intégrant le fumier de bétail et des alternatives organiques. En fin de compte, combler les lacunes logistiques et harmoniser les autorités commerciales sera plus crucial pour doubler le commerce intra-africain d'ici 2034 que les programmes de subventions traditionnels. La voie à suivre consiste à garantir que le surplus du continent circule librement vers les agriculteurs qui en ont le plus besoin.

 

Rajalakshmi Nirmal est responsable de la communication mondiale du programme scientifique CGIAR sur les innovations politiques et travaille à l'Institut international de recherche sur la politique alimentaire