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Croissance des exportations africaines

Cet article a été rédigé par Antoine Bouët.

Le troisième rapport annuel de Suivi des Echanges Agricoles en Afrique (AATM) a été publié la semaine dernière. Il met en avant à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles concernant le système commercial africain, et révèle quelques promesses intéressantes.

Tout d’abord, les bonnes nouvelles.

La valeur des exportations agricoles africaines a constamment augmenté de 2003 à 2018, et ces dernières se sont étendues à plusieurs pays émergents à forte croissance. Le volume d’exportations a augmenté entre 2003 et 2018, et les pays destinataires de ces exportations ont été diversifiés. Les exportations ont notamment augmenté à destination du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de plusieurs autres pays asiatiques, dont l’Arabie Saoudite, le Viet Nam, les Emirats Arabes Unis, la Turquie, la Malaisie, et le Pakistan. Cette diversification a progressivement réduit la part de l’Europe dans les exportations africaines, de 45% entre 2005 et 2007 à 36% entre 2016 et 2018. Cette diversification est positive pour les producteurs africains puisqu’elle réduit le risque et les aide à se tourner vers des marchés plus dynamiques, à fort potentiel de croissance (l’Asie et d’autres économies émergentes).

Ce rapport montre également que les exportations agricoles africaines suivent à peu près la même tendance que les exportations agricoles mondiales, bien que peu de produits africains performent mieux que la moyenne mondiale. Ces derniers inclus notamment des produits non transformés, tels que des graines de sésame et des tomates, ainsi que quelques produits semi-transformés et transformés tels que des soupes, des bouillons ou du saccharose. Alors que les exportations africaines étaient principalement composées de produits non transformés, ce résultat montre que l’Afrique peut également exporter avec succès des produits semi-transformés et transformés.

Entre 2008 et 2018, la croissance des exportations agricoles intra-africaines était supérieure à la croissance des exportations agricoles mondiales, notamment pour certains produits semi-transformés (par exemple, la farine de riz ou de blé) et pour certains produits transformés (soupes, bouillons, préparations et saccharose). Les échanges intracontinentaux ont su répondre aux tendances émergentes de la demande alimentaire domestique. D’après le rapport, la part des exportations de produits de rente et de produits transformés augmente alors que la part des exportations de produits plus traditionnels diminue. Parmi ces produits, la part des exportations de maïs et de blé a augmenté ces dernières années, en particulier pour faire des soupes ou des bouillons, ainsi que d’autres préparations alimentaires.

Ces tendances reflètent la croissance de la consommation africaine en produits transformés, résultat du changement démographique, de la demande croissante d’alimentation urbaine, et de changements de comportements dans les zones rurales. Les autres produits principalement échangés au sein du continent sont le riz, les bovins, les pommes, les légumes, les graisses et sucres, les boissons et les produits traditionnels non-alimentaires tels que le thé, le café, l’huile de palme, le coton et le tabac.

Le rapport AATM révèle toutefois quelques tendances néfastes.

Le déficit commercial pour les produits alimentaires de base a augmenté. En 2018, l’Afrique importait un montant significatif (en terme net – i.e. en tenant compte des exportations) de blé, de maïs, et de riz, équivalent à presque 25 milliards de dollar par an. La même année, les importations nettes de sucre de la région étaient de 4,1 milliards de dollar et celles d’huile végétale de 8,8 milliards de dollar. Pour ces trois chaînes de valeurs (céréales, sucre et huiles végétales), le déficit commercial était de 40 milliards de dollar en 2018, alors qu’il était de 10 milliards de dollar en 2003. Cette tendance reflète la croissance économique et démographique plus forte en Afrique que dans le reste du monde.

Le rapport démontre également que les politiques commerciales africaines ne s’améliorent guère. En plus des formalités aux frontières continues , les mesures non tarifaires (MNT) restent un obstacle au commerce agricole africain. En effet, les pays africains doivent faire face à des MNT telles que des mesures sanitaires et phytosanitaires, des évaluations de conformité et du soutien national (aux Etats-Unis, en Union Européenne, au Brésil et en Chine).

Bien qu’il n’existe pas de collecte systématique de données commerciales analysant l’impact de la Covid-19 sur les échanges agricoles en Afrique, il est tout à fait probable que la pandémie et les mesures prises par les gouvernements aient affectées ces échanges en 2020.

Le rapport AATM de 2020 souligne cependant de belles promesses pour le futur, notamment l’effet potentiel de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) sur les échanges agricoles. Les échanges intra-africains pourraient augmenter si les pays s’ouvraient aux échanges extra régionaux. Alors que les exportations intracontinentales ont constamment progressé ces vingt dernières années, cette croissance a été principalement dominée par la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et les pays membres du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA). Les échanges ont principalement lieu au sein des communautés économiques. En moyenne, la SADC et le COMESA reportent 84% et 66% de leurs exportations intra-africaines au sein de leurs communautés respectives en 2016 et 2018.

Les droits de douane sont plus élevés pour les importations extrarégionales, certains dépassant même les droits de douane mondiaux. Par exemple, les pays de l’IGAD (Autorité intergouvernementale pour le développement) et de l’EAC (Communauté d’Afrique de l’Est) ont un droit de douane de 44,3% et de 41,9% sur leurs importations en provenance des pays de l’AMU (Union du Maghreb arabe) ; de même les pays de l’EAC et de l’ECCAS (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale) imposent un droit de douane de 20,9% et de 22,8% respectivement, sur leurs importations en provenance de l’ECOWAS (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Le rapport indique que la suppression de ces droits de douane sur les échanges intracontinentaux pourrait augmenter les échanges agricoles intra-africains, et si les autorités réussissaient à améliorer les mesures non-tarifaires et les formalités douanières, l’impact potentiel de la ZECLA serait d’autant plus important.

Le rapport prouve également que les échanges intra-africains, en particulier dans le domaine agricole, sont plus développés que les statistiques ne le suggèrent. Par exemple, les échanges informels frontaliers estimés de produits de base représenteraient environ 30% des échanges totaux en Afrique de l’Ouest. Bien que certaines initiatives tentent d’estimer l’écart entre les échanges reportés et les échanges réels, il n’existe pas à l’heure actuelle de système à l’échelle du continent permettant de surveiller et de quantifier le commerce informel frontalier en Afrique.

D’autre part, un chapitre du rapport est dédié à la SADC. L’intégration commerciale dans cette région d’Afrique est une longue histoire. La SACU (Union douanière d’Afrique australe) est la plus vielle union douanière toujours existante. Cependant, l’élan politique derrière cette volonté d’union n’a pas donné lieu à une réelle évolution économique. La SADC n’a pas encore été transformée en union douanière, les mesures non-tarifaires restent élevées, et les infrastructures douanières, électriques, de transport et de télécommunications dans la région ne se sont pas nettement améliorées. Les auteurs du rapport concluent qu’une réelle volonté politique devra émerger afin que l’intégration régionale de la région puisse être développée.

Le troisième rapport sur le Suivi des Echanges Agricoles en Afrique (AATM) a été présenté lors du Sommet Virtuel AGRF le 11 septembre 2020. Il est le résultat d’une initiative collaborative entre l’Institut de Recherche International sur les Politiques Alimentaires (IFPRI) et AKADEIYA2062. Il est basé sur le travail effectué par le Système de Soutien de Connaissance et d’Analyse Stratégique Régional (ReSAKSS) et du Consortium de Modélisation des Politiques de Développement et de Croissance Africaine (AGRODEP) sur les échanges, les deux étant soutenus par l’IFPRI et AKADEMIYA2063 de par leur travail au sein du Programme de Développement Compréhensif de l’Agriculture en Afrique.

Les objectifs de ce rapport sont de présenter les tendances récentes des échanges agricoles africains et de fournir une analyse et des recommandations politiques. Il se base sur une base de données unique sur les échanges et est rédigé de manière collaborative par 11 auteurs, dont 9 sont africains.

 

Antoine Bouët est Chercheur Senior à l’IFPRI.