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Les prix locaux des engrais africains

 

Cet article a été rédigé par Joshua Masinde.

 

Le rendement des récoltes en Afrique Subsaharienne est généralement faible, principalement à cause d’un manque d’utilisation d’engrais. Une étude récente de six pays de la région montre que seulement 35% des agriculteurs utilisent des engrais. Différentes raisons peuvent expliquer cette tendance. Les agriculteurs sont peut-être mal informés quant à l’efficacité des engrais ; ou ont des sols qui ont été dégradés et qui ne réagissent plus aux engrais ; ou n’ont pas les moyens d’en acheter ; ou bien l’imprévisibilité des précipitations rendent un tel investissement trop risqué. Les prix des engrais domestiques peuvent aussi réduire les bénéfices potentiels de nombreux agriculteurs.

L’obtention d’information concernant les prix du marché local des engrais (ainsi que d’autres produits nécessaires à la production et d’autres cultures) permettrait d’estimer la demande potentiel d’engrais dans un lieu spécifique et de résoudre ces problèmes. Ce type d’information est, cependant, rarement accessible. Une nouvelle étude publiée dans PLOS One compile des données sur les prix du marché local des engrais uréiques dans 18 pays en Afrique Subsaharienne de 2010 à 2018 et utilise une méthode d’interpolation spatiale pour prédire les prix locaux aux endroits où les données n’existent pas. L’analyse de Camila Bonilla Cedrez et de Robert J. Hijmans (Université de Californie, Davis), de Jordan Chamberlin (Centre International d’Amélioration du Maïs et du Blé, ou CIMMYT), et de Zhe Guo (IFPRI), représente la première tentative de description systématique de la variabilité spatiale des prix des engrais au sein d’un groupe de pays cibles, et teste la capacité à estimer ces prix dans des endroits qui ne font pas parti de l’échantillon.

Bien que les données sur le prix des engrais à l’échelle nationale soient disponibles, ces prix varient considérablement au sein d’un même pays, puisqu’ils reflètent les coûts de transports ainsi que d’autres facteurs. En l’absence de telles données, toute analyse des comportements des ménages nécessite de poser certaines hypothèses sur ces prix – même si ces hypothèses ne sont pas toujours correctes. Par exemple, l’évaluation des rendements de différentes techniques de production fait souvent appel à l’hypothèse que tous les agriculteurs d’un même pays font face au même ensemble de prix. Or, cette hypothèse n’est pas compatible avec le concept d’ isolement économique existant, ni avec la variabilité des conditions d’accès au marché à laquelle les petits exploitants africains font face .

« Notre étude met en avant la variation spatiale du prix des engrais au sein des pays africains et propose une représentation beaucoup plus précise des réalités économiques auxquelles font face les petits exploitants agricoles que l’image donnée par les données nationales. Nous montrons que, dans un grand nombre de pays, cette variation peut être prédite pour les lieux non compris dans l’échantillon d’analyse en utilisant des modèles qui représente le prix comme une fonction de la longitude, de la latitude et d’autres variables explicatives qui capturent certaines caractéristiques d’accessibilité du marché, de la demande, et des conditions environnementales » précise Bonilla Cedrez, une doctorante de UC Davis.

Les prix des engrais uréiques semblent plus élevés dans les lieux isolés ou loin des grands centres urbains, des ports ou des installations de mélange. Il existe cependant des exceptions. Par exemple, au Nigéria, au Ghana et au Bénin, les prix chutent lorsque l’on s’éloigne de la côte, peut-être parce que les prix sont plus faibles dans les régions où la demande est forte. Dans certains endroits, l’importation d’engrais peu chers en provenance de pays voisins affecte les prix locaux. L’influence politique peut également jouer un rôle : les villages bien représentés dans la sphère politique peuvent recevoir plus de subventions d’intrants que les villages moins représentés.

« La performance de nos méthodes d’estimation et la simplicité de notre approche suggèrent qu’une cartographie des prix à grande échelle des zones rurales peut être un moyen efficace de fournir des informations sur les prix qui soient plus utiles pour guider les décisions politiques, cibler les interventions, et permettre une recherche microéconomique appliquée plus réaliste. Par exemple, des estimations des prix locaux pourraient être incorporées dans des analyses sur l’adoption d’engrais basées sur des enquêtes ménages », explique Mr. Chamberlin, un économiste spatial du CIMMYT. « De plus, de telles cartes de prix prévisionnelles pourraient être utilisées pour cibler et planifier les investissements agricoles – par exemple, pour cibler les efforts de promotion de technologies dans les zones où ces technologies seraient les plus profitables. »

« Les preuves que nous avons rassemblées dans cet article suggèrent que : bien que d’investir dans des collectes de données sur les prix qui soient plus complètes et représentatives au niveau spatial serait utile, nous pouvons utiliser des modèles de prévision spatiale des prix qui complémentent les données déjà existantes afin de mieux mettre en avant les variations des prix locaux. Bien qu’imparfaites, ces estimations reflètent mieux les réalités économiques des agriculteurs que les résultats basés sur l’hypothèse de prix constant au sein d’un même pays. Nous pensons que les méthodes spatiales d’estimation des prix, comme celle que nous avons employée, sont utiles afin de faire des prévisions en présence de marchés économiques hétérogènes », note Mr. Hijmans, professeur à UC Davis.

Cette étude illustre de nouvelles méthodes afin d’intégrer la variation spatiale du prix des engrais dans les travaux cherchant à comprendre la profitabilité des technologies agricoles au sein des zones rurales en Afrique Subsaharienne. Les auteurs suggèrent que de futures études pourraient être menées pour évaluer l’importance des données de variations de prix à l’échelle infranationale, qui sont à présent accessibles, pour expliquer la variation de l’utilisation des engrais par les agriculteurs en Afrique Subsaharienne. Une façon de le faire serait d’intégrer les prédictions des prix des intrants (et de la production) dans un modèle spatial de récolte, puis d’évaluer le degré avec lequel l’utilisation estimée d’engrais prédit les taux d’utilisation d’engrais observé dans différents lieux.

 

Joshua Masinde est Spécialiste en Communication au sein du Centre International d’Amélioration du Maïs et du Blé (CIMMYT). Il travaille à Nairobi. Cet article a également été publié sur le site du CIMMYT .

Ce projet a été financé par le Feed the Future Sustainable Intensification Innovation Lab (SIIL) de l’USAID, par la fondation Bill et Melinda Gates, et par le Centre International d’Amélioration du Maïs et du Blé (CIMMYT).